Le chlordécone reste l’un des dossiers les plus sensibles de l’agriculture et de la santé publique dans les Antilles françaises. Cet insecticide a été utilisé pendant plusieurs décennies dans les bananeraies pour lutter contre le charançon du bananier. Son emploi a cessé depuis longtemps, mais la molécule demeure présente dans certains sols, les eaux et des denrées alimentaires.
Pourquoi ce pesticide continue-t-il de faire parler de lui alors qu’il n’est plus utilisé ? Parce que le chlordécone se dégrade très lentement. Dans les parcelles contaminées, il peut rester une source d’exposition pour les populations, les agriculteurs et les animaux. Comprendre les zones concernées et les règles de production permet donc de limiter les risques sans céder aux informations approximatives.
Qu’est-ce que le chlordécone ?
Le chlordécone est un insecticide organochloré. Il se présentait sous forme de poudre ou de granulés et était utilisé principalement contre le charançon du bananier, un insecte capable d’affaiblir les plants et de réduire les rendements.
Cette substance possède deux caractéristiques importantes :
- elle est très persistante dans l’environnement ;
- elle peut s’accumuler dans les organismes vivants et la chaîne alimentaire.
Le chlordécone se fixe fortement à la matière organique du sol. Il est donc particulièrement présent dans les terres riches en argile ou en matières organiques. Les pluies peuvent toutefois entraîner une partie de la molécule vers les fossés, les rivières, les nappes et les zones basses.
Il ne faut pas confondre le chlordécone avec un produit phytosanitaire encore disponible sur le marché. Son utilisation est interdite depuis plusieurs décennies. La difficulté actuelle vient de sa persistance : l’arrêt des traitements n’a pas fait disparaître immédiatement la contamination.
Quand le chlordécone a-t-il été utilisé ?
Aux Antilles françaises, le chlordécone a été utilisé dans les cultures de bananes à partir des années 1970. En France, son autorisation a été retirée en 1990. Des dérogations ont toutefois permis la poursuite de son utilisation en Martinique et en Guadeloupe jusqu’en 1993.
Cette période explique en partie la présence actuelle de la molécule dans certains secteurs. Les parcelles n’ont pas toutes reçu les mêmes quantités de produit et les pratiques agricoles ont varié selon les exploitations. La contamination est donc très inégale d’un terrain à l’autre.
Un point est essentiel : une parcelle contaminée aujourd’hui ne signifie pas forcément qu’elle a été traitée récemment. Le produit peut provenir d’applications anciennes, parfois réalisées plusieurs décennies auparavant.
Quelles sont les zones concernées ?
Les principales zones concernées se trouvent en Martinique et en Guadeloupe. La contamination est surtout associée aux anciennes zones de production bananière, mais elle peut s’étendre au-delà des seules plantations historiques.
En Guadeloupe, les secteurs de la Basse-Terre sont particulièrement concernés, notamment les zones où les conditions de sol et de relief ont favorisé la conservation ou le transfert de la molécule. En Martinique, la contamination est également présente dans plusieurs secteurs agricoles, avec des niveaux variables selon les communes et les parcelles.
Il est impossible de classer une commune entière comme « contaminée » ou « épargnée » sans examiner les données disponibles. La situation dépend notamment :
- de l’historique agricole de la parcelle ;
- du type de sol ;
- de la pente et du drainage ;
- de la proximité d’un cours d’eau ou d’une zone humide ;
- des cultures pratiquées depuis l’arrêt du chlordécone ;
- des analyses réalisées dans le sol, l’eau ou les produits agricoles.
Les cartes de contamination constituent un outil utile, mais elles ne remplacent pas toujours une analyse de terrain. Une parcelle située hors d’une ancienne bananeraie peut être touchée par un transfert depuis l’amont. À l’inverse, une parcelle agricole située dans une zone historiquement productrice peut présenter un niveau faible, selon ses caractéristiques.
Pourquoi le chlordécone reste-t-il dans les sols ?
Le chlordécone se dégrade très lentement. Sa durée de présence dépend des conditions locales, mais les autorités et les organismes de recherche estiment que certains sols peuvent rester contaminés pendant plusieurs décennies, voire davantage.
La molécule se lie aux particules du sol. Elle est généralement moins mobile dans les terres argileuses et riches en matière organique. Toutefois, cette fixation ne signifie pas qu’elle est définitivement immobilisée. L’érosion, le ruissellement et le déplacement des terres peuvent contribuer à sa dispersion.
Le risque est également lié au pH du sol et à la capacité des plantes à absorber la molécule. Certaines cultures dites « sensibles » peuvent accumuler davantage de chlordécone dans leurs parties consommées. Les tubercules et les racines sont particulièrement surveillés, car ils se développent directement dans le sol.
Une simple observation visuelle ne permet pas de détecter la contamination. Une terre noire, fertile ou bien entretenue n’est pas nécessairement exempte de chlordécone. Seule une analyse en laboratoire peut fournir une indication fiable.
Quels sont les risques pour la santé ?
L’exposition au chlordécone peut se produire principalement par l’alimentation. La consommation de produits issus de sols contaminés constitue la voie la plus importante pour la population générale. L’eau et les produits de la pêche peuvent aussi être concernés dans certains secteurs.
Les personnes qui manipulaient directement le produit lors de son utilisation professionnelle ont pu être exposées par inhalation, contact avec la peau ou ingestion accidentelle. Aujourd’hui, l’enjeu concerne surtout l’exposition chronique à de faibles doses par l’alimentation ou l’environnement.
Le chlordécone est reconnu comme un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire une substance susceptible d’interférer avec le fonctionnement hormonal. Les études épidémiologiques menées aux Antilles ont également mis en évidence une association entre l’exposition au chlordécone et un risque accru de cancer de la prostate.
Cette association ne signifie pas que chaque personne exposée développera automatiquement la maladie. Le risque dépend de nombreux facteurs : niveau et durée d’exposition, âge, antécédents, environnement et état général de santé. Les recherches se poursuivent aussi sur d’autres effets possibles, notamment chez la femme enceinte et l’enfant.
Les connaissances scientifiques justifient une réduction de l’exposition, en particulier chez les femmes enceintes, les jeunes enfants et les personnes consommant régulièrement des produits locaux issus de zones potentiellement concernées. Il ne s’agit pas de renoncer à toute production antillaise, mais de respecter les recommandations et les contrôles.
Quels aliments sont les plus surveillés ?
Le chlordécone peut être absorbé par les racines de certaines plantes. Les produits les plus surveillés sont notamment les suivants :
- igname ;
- patate douce ;
- manioc ;
- taro et madère ;
- carotte ;
- melon et autres cultures selon les sols ;
- produits issus d’animaux ayant consommé des aliments ou fréquenté des terres contaminées.
Les légumes-racines sont au centre de l’attention, car la partie consommée se trouve dans le sol. Les produits animaux peuvent également être concernés : les bovins, porcs, volailles ou animaux élevés en plein air peuvent ingérer de la terre ou des végétaux contaminés.
Les produits de la pêche font aussi l’objet de restrictions dans certaines zones. Les rivières, les étangs, les mangroves et les secteurs côtiers ne présentent pas tous le même niveau de risque. Les interdictions ou recommandations locales peuvent évoluer en fonction des analyses.
Que doivent faire les agriculteurs ?
La première étape consiste à connaître l’historique de la parcelle et à consulter les cartes officielles disponibles. En cas de doute, une analyse du sol peut être demandée auprès d’un laboratoire compétent. Cette démarche est particulièrement utile avant de planter des cultures sensibles ou de développer un élevage en plein air.
Les pratiques à mettre en place dépendent du niveau de contamination :
- respecter les arrêtés et les restrictions locales de production ;
- éviter les cultures sensibles lorsque le sol présente un risque élevé ;
- privilégier, lorsque cela est possible, des cultures moins susceptibles d’absorber la molécule ;
- ne pas déplacer de terre contaminée vers une autre parcelle ;
- limiter l’érosion et le ruissellement grâce à une couverture du sol adaptée ;
- empêcher les animaux d’accéder aux secteurs à risque ;
- faire analyser les produits lorsque la réglementation ou le circuit de commercialisation le prévoit.
La culture hors-sol peut représenter une solution pour certaines productions maraîchères. Elle nécessite cependant un investissement, une maîtrise de l’irrigation et une gestion rigoureuse des substrats. Elle ne convient pas à toutes les exploitations et ne doit pas être présentée comme une réponse universelle.
Pour l’élevage, la vigilance porte sur l’alimentation des animaux, l’accès aux sols et l’origine des fourrages. Un bovin qui pâture sur une parcelle contaminée peut ingérer de la terre en même temps que l’herbe. La gestion du pâturage et l’utilisation d’aliments contrôlés deviennent alors importantes.
Comment réduire l’exposition au quotidien ?
Les recommandations destinées aux particuliers reposent sur des gestes simples. Il est conseillé de varier les sources d’approvisionnement et d’éviter de consommer régulièrement des produits sensibles provenant d’une zone dont le statut n’est pas connu.
Pour les légumes-racines, l’épluchage et un lavage soigneux peuvent réduire la contamination située à la surface. Ces gestes ne suffisent pas à éliminer une molécule absorbée par la plante, mais ils limitent la part liée à la terre résiduelle.
Les consommateurs doivent également respecter les interdictions de pêche et les consignes locales. Un poisson capturé dans un secteur interdit ne devient pas sûr simplement parce qu’il est bien cuit : la cuisson ne détruit pas le chlordécone.
Les marchés, producteurs et vendeurs qui commercialisent des denrées locales sont soumis à des contrôles. En cas de doute sur l’origine d’un produit, mieux vaut demander des informations précises plutôt que de se fier à une affirmation générale du type « cette zone n’est pas concernée ».
Un enjeu agricole, sanitaire et économique
Le dossier du chlordécone dépasse la seule question du pesticide. Il concerne la confiance dans les produits locaux, l’avenir de certaines parcelles, la protection de l’eau et les revenus des exploitations. Les agriculteurs doivent parfois modifier leurs cultures ou investir dans des solutions techniques alors qu’ils ne sont pas responsables de la contamination historique.
Les analyses, les cartes de sols et l’accompagnement technique sont donc indispensables. Ils permettent de distinguer les parcelles réellement à risque des secteurs où une production reste possible dans le respect des règles. Sans ces outils, deux erreurs sont possibles : minimiser un danger réel ou écarter inutilement une terre exploitable.
La situation exige une information claire, régulièrement actualisée et adaptée à chaque territoire. Les recommandations peuvent évoluer à mesure que les connaissances progressent et que de nouvelles analyses sont disponibles.
Les bons réflexes à retenir
- Le chlordécone n’est plus utilisé, mais il persiste dans certains sols de Martinique et de Guadeloupe.
- Les zones concernées ne correspondent pas systématiquement à des communes entières : le risque varie d’une parcelle à l’autre.
- Les cultures racinaires et certains produits animaux nécessitent une vigilance particulière.
- Une analyse du sol est la meilleure méthode pour évaluer une parcelle avec précision.
- Les cartes officielles, les arrêtés locaux et les services agricoles doivent être consultés avant toute production à risque.
- La diversification alimentaire et le respect des consignes de pêche ou de commercialisation réduisent l’exposition.
Pour un agriculteur, le bon réflexe n’est donc pas de renoncer automatiquement à une parcelle, mais de chercher une information précise : historique du terrain, analyse, choix des cultures et accompagnement technique. Dans le dossier du chlordécone, la connaissance du sol reste le premier outil de prévention.

